J’ai testé pour vous : écrire des articles sur un magazine collaboratif en ligne

Partie 1, publiée initalement le 22 novembre 2016 :

C’était une idée géniale, au départ : il y a quelques mois, Heaven, une agence en communication et marketing en ligne, décide de mettre sur pied « le magazine à lire et à écrire ». Ladiesroom, ça s’appelle. C’est un magazine en ligne, dont le contenu est tout simplement alimenté par les filles inscrites qui mettent en ligne leurs propres articles. Les lectrices sont donc aussi les rédactrices.

Le principe et le fonctionnement sont apparemment très simples : on s’inscrit, on créé son profil, avec un petit avatar tout mignon, on agrémente le profil de renseignements généraux destinés à donner un aperçu de qui on est (films préférés, marques, addictions diverses…), puis on rédige des articles qu’on poste, comme dans un blog.

Franchement, le concept me semblait chouette. C’est vrai ça : c’est tellement fédérateur et convivial, ce système !

Ladiesroom est un véritable site, complété par un petit blog qui donne des indications sur la marche à suivre pour publier ses posts, ainsi que des infos sur la composition de l’équipe.

Donc, une fois que tu as écrit un article (ou importé un article de ton propre blog, c’est ce que j’ai moi-même fait), tu le postes. Il est consultable dans le site de Ladiesroom, mais attention, ce n’est pas tout ! Ladiesroom est un véritable magazine, avec sa « Une ». Et quand tu rédiges un article qui, après observation de l’équipe de la rédac, semble susciter beaucoup d’intérêt, est bien écrit, percutant, drôle, original, ou tout ça à la fois, ben tu peux avoir l’immense privilège de passer à la « Une »… Et ça, c’est la super claaaaasse : ton billet est en Home, tu es lue plein de fois, tout le monde poste des commentaires, c’est ton quart d’heure de gloire ! La rédac-chef t’envoie un petit mail (toujours le même, à moins que je n’ai reçu le même plusieurs fois par erreur…) dans lequel elle te félicite d’être parvenue au sommet de l’affiche, elle te dit à bientôt avec une formule de politesse qui te va droit au coeur et qui donne ceci : « en trépignant de vous lire à nouveau… », ce qui te donne l’impression que tu es la journaliste de l’année, avec ton petit billet qui parle de nichons ou de mômes.

Ah, j’oubliais : la Home de Ladiesroom est bien faite : six ou sept articles en Une, artistiquement disposés, dont un sous forme de photo et un autre sous forme de vidéo, auxquels on ajoute en bas de page les « sélections du jour », constituées par six autres articles. Du beau boulot, je te dis.

Inutile de préciser que Ladiesroom a vu rappliquer la crème de la blogosphère girlie, qui à mon sens a largement sa place tout en haut de l’échelle, vu qu’un blog qui fait fureur, c’est pas pour rien. Les meilleures sont venues, et Ladiesroom leur doit beaucoup, car ces nanas, dont je lis le blog régulièrement, ont un talent fou…

Et puis, quand tu as fait la Une plusieurs fois, l’équipe rédac te renvoie un deuxième mail, qui dit en substance ceci : « Maintenant que vous avez été publiée en Home (à la « Une ») de Ladiesroom, il faut que ça se sache ! Nous vous offrons donc ce petit logo à mettre sur votre blog, afin que tout le monde se rende bien compte que vous êtes une star, etc, etc… ».

Oh dis-donc, ça c’est du cadeau qui tue. Donc, chère Ladiesroom, tu veux dire par là qu’en vérité, comme mes articles sont rigolos, pas trop mal écrits, et que quand ils font la Une ils sont beaucoup lus, ce qui veut beaucoup de clics de souris, de connexions, de commentaires, de chais-pas-quoi et donc de chais-pas-quoi en retour pour Heaven (car vu le nombre de clics par article, multiplié par le nombre d’articles à la Une, le prix de vente de l’espace publicitaire doit être une sacrée bonne affaire…), moi j’ai en plus le droit de faire de la pub gratos pour Ladiesroom (donc pour Heaven) sur mon blog ? J’ai trop de la chance, dis-moi…

Mais moi, un peu concon et toute contente d’avoir, par le biais de Ladiesroom, fait connaissance avec des filles vraiment formidables, et elles se reconnaîtront si elles passent ici, j’ai mis le logo sur mon blog.

Et puis j’ai poursuivi mon petit bonhomme de chemin, postant des articles par-ci par-là, bavardant avec les filles par commentaires interposés, bref goûtant sans arrière-goût à l’effet communautaire de ce phénomène. Intéressant concept, servi par de talentueuses rédactrices, et exploité par une talentueuse agence.

Le jour où j’ai voulu mettre en ligne un article un peu trash, qui abordait le sexe, j’ai envoyé un mail à la rédaction, par courtoisie… Je ne voulais pas contrarier la ligne éditoriale. Le mail étant resté sans réponse, j’ai fini par poster mon article. Il a été apprécié, lu et relu, et a fini en Une. Oh ben chic alors ! Et hop ! Un de plus ! Il a été lu, cet article. Et commenté…

Du coup, j’en avais un autre, que j’ai soumis aussi (toujours par courtoisie, je suis parfaitement consciente des contraintes d’une ligne éditoriale) : mais celui-là, il a été refusé. Et là, j’en ai reçu un, de mail : on m’a gentiment expliqué que trop de gros mots, même si le sujet était intéressant. Franchement, j’ai trouvé ça pertinent : quand on cible un lectorat, il faut être prudent avec ce qu’on publie… Tout n’est pas à dire n’importe où, je suis la première à en convenir, et j’avais moi-même émis des réserves sur l’opportunité de mettre ce billet en ligne sur Ladiesroom.

Mais par la suite, j’ai commencé à regarder Ladiesroom avec un oeil plus critique. Et j’en suis arrivée à voir ce magazine en ligne non plus comme un chouette concept communautaire (et la rédac joue à fond sur l’effet de communauté, avec un système d' »amies » en ligne, des avatars qui se déclinent toujours sur le même modèle, le symbole d’appartenance à un groupe), mais comme un piège à filles, sauf que celui-là ne fait pas crac-boum-hue.

J’ai commencé à percevoir derrière l’esprit bon enfant des commentaires les interventions un peu aigres de la rédac-chef qui remet en place les filles qui bavardent par commentaires interposés en s’éloignant du sujet de l’article. Ben ouais, mais y a pas de chat ! Alors forcément, ces filles, elles ont des trucs à se dire, elles bavardent, c’est normal… Et puis la rédac-chef, elle passe dans les commentaires mine de rien, et elle rappelle à l’ordre, elle range les gens à la bonne place, des fois que les filles aillent faire preuve d’audace ou d’indépendance. Bien sûr, je la vois venir à grandes enjambées défendre le concept Ladiesroom en assurant que l’audace est encouragée, et m’accuser d’avoir les nerfs parce qu’on m’a refusé la publication d’un article à caractère sexuel… Mais moi, j’ai rien contre la rédac-chef : elle fait son boulot, et elle le fait très bien ! Et mon article, je l’ai publié ailleurs, alors je m’en cogne !

J’ai aussi, va savoir comment, perçu une sorte d’émulation bizarre, pas très saine, exacerbée par le « best-of de la semaine », article hebdomadaire de l’équipe de rédaction de Ladiesroom, qui met en avant les meilleurs articles de la semaine… Comme si les articles qui ont fait la une avaient encore besoin d’être mis en avant (ce qui est bien la preuve que je ne dis pas ça pour moi, vu que la Une, je l’ai vue en long, en large et en travers…). Pourquoi ne pas plutôt attirer l’attention sur d’autres articles très intéressants, riches et originaux, qui n’ont peut-être pas fait la Une parce qu’ils traitaient leur sujet dans un style plus posé et moins girly, mais qui étaient tout aussi passionnants.

Non, Ladiesroom est devenu un piège à filles.

Ce piège à filles, il fédère des femmes qui écrivent merveilleusement. Des plumes rares, des styles formidables. De vrais talents qui se prêtent au jeu avec un enthousiasme et une efficacité confondants. Je suis tombée sur des articles qui valent vraiment le détour. Et derrière ces articles, j’ai découvert, enfin que dis-je, entr’aperçu des femmes intelligentes, fines, sensibles, drôles, avec un coeur gros comme ça. Des filles fantastiques, je vous dis.

Alors va savoir pourquoi, alors que tout semble pour le mieux dans le meilleur des mondes, une part de moi (la plus chieuse, faut pas s’étonner) s’est soudain rebellée contre cette exploitation à peine déguisée qui fait que Heaven s’offre gratuitement toutes ces plumes aiguisées, met en ligne à peu de frais un magazine féminin de bonne qualité, et vend ses espaces publicitaires sans que les rédactrices ne touchent un centime, sans oublier la grossière invitation à faire de la pub en exportant le widget Maison sur les blogs persos, histoire d’augmenter encore les stats.

J’ai voulu me barrer, discrétos. Mais je suis nulle comme geekette, et j’ai même pas trouvé la manip pour supprimer mon profil… La honte ! Alors j’ai vidé le profil, j’ai remplacé le lien vers mon blog par mon adresse mail, dans l’espoir que les filles que j’ai rencontrées me contactent de temps en temps, et j’ai quitté le navire.

Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit ni d’argent, ni d’ego. Quand on tient un blog, on écrit pour le plaisir avant tout, et contrairement à la légende qui prétend qu’une blogueuse de talent, reconnue et célèbre croule sous les propositions, il faut savoir qu’un blog ce n’est pas forcément que de la rigolade. Et les filles qui sont démarchées ou peuvent signer des contrats pour être éditées, ce sont des bosseuses, bourrées de talent, qui méritent cent fois ce qu’elles obtiennent.

Non, c’est pas une question de pognon, d’écrire à l’oeil ou non… C’est une question de…. Ouais, de principes.

Alors Ladiesroom, j’ai testé. Et donc, ce sera non merci. Plus, ce serait indigeste.

Peut-être qu’en terminant de rédiger cet article pour mon blog, quelque chose (de très vilain, c’est sûr)  va me pousser à le mettre en ligne sur Ladiesroom. Ce serait le comble.

Partie 2, publiée le 26 novembre 2016 :

J’ai finalement publié l’article sur Ladiesroom. Il a suscité de très vives réactions de la part de certaines rédactrices présentes, et a entraîné un mouvement de solidarité inattendu. Je n’étais apparemment pas la seule à émettre des réserves sur les procédés utilisés par Heaven.

Mon article, longuement commenté, a été mis en Une par l’équipe de la rédaction, ce qui m’a bien amusée… Mais comme prévu au départ, j’ai viré mes textes de leur site, y compris cet article (faisant ainsi un trou dans la Une et mettant le bordel dans la mise en page pendant un petit moment), mais Heaven n’a pas prévu de manipulation pour la suppression d’une inscription. Ce n’est pas grave, car 24 heures plus tard, mon profil avait été supprimé d’autorité par Ladiesroom.